lundi 30 décembre 2013

Le jour J

"Ashley, Henry, c'est à vous!"

Je me souvenais à peine de m'être levé de ma chaise, puis de m'être dirigé vers le fond de la classe où deux groupes étaient déjà passés. J'étais presque en apnée et ce fut tout juste si j'entendis Ashley me souffler bonne chance. 
Reprenant contenance, je récitais ma première réplique avec tous les effets que vous avions prévus, tant pour le ton qu'au niveau des gestes.


"Pourquoi me quittez-vous? répondit Ashley d'une voix plaintive très convaincante.
_Chère Agnès, il le faut."
Elle se rapprocha légèrement de moi.
"Songez donc je vous prie à revenir bientôt.
_J'en suis assez pressé par ma flamme amoureuse."

Elle passa sa main sur son visage, se couvrant les yeux.
"Quand je ne vous vois point, je ne suis point joyeuse."
Tout allait tellement vite, nous échangeions deux autres répliques et celle sur laquelle j'avais peur de buter arriva. Mais le plaisir que je ressentais à cet instant me conféra un courage immense.
"Quoi! vous pourriez douter de mon amour extrême?"


"Non, vous ne m'aimez pas autant que je vous aime."
Je débitais par la suite mon texte sans y réfléchir, pris dans le jeu comme presque à chaque fois que je "me donnais en spectacle". Je nous trouvais fantastiques, elle interprétait son rôle à la perfection et mon cœur brûlait un peu plus d'amour pour elle...


Enfin, nous finîmes. Toute timide, elle agrippa son bras, le frottant en un geste de frustration ou de gêne. Madame Poitrasson acquiesça, nos camarades applaudirent. Je lui pris la main avec douceur et, d'un même mouvement, nous saluâmes. Elle m'adressa un sourire magnifique dont elle avait le secret, murmura un bravo et regagna sa place. Je fis de même, euphorique.
"Vous étiez superbes! s'exclama mon voisin et meilleur ami Bastien. On aurait dit que vous vous aimiez vraiment!"
Il poussa un soupir.
"Quel chanceux ce terminal... Comment il s'appelle déjà? Ah oui, Yan! Elle a accepté sa demande ce matin!"






mercredi 25 décembre 2013

Intermède



Ma mère m'aidait souvent à décrypter les mystères de la nature, elle m'en dévoilait tous les jours quelques secrets que je m'efforçais de retenir. L'un d'eux, certainement mon préféré, était celui du vent. Elle me disait que si l'on se concentrait assez fort pour en percevoir le moindre mouvement, on pouvait obtenir un accès fragile à notre mémoire. Chaque souvenir marquant de notre propre histoire est ainsi gravé, capturé dans la brise à notre insu.

mercredi 27 novembre 2013

La robe

Lorsqu'elle desserra son étreinte, je me sentis comme réveillé après un rêve merveilleux. Sa présence mystique m'avait permis de voyager, emporté par le murmure ténu du souffle du vent. Elle était même parvenue à annihiler le moindre sentiment de malaise, dû à mon vertige. C'est d'ailleurs en pensant à cela qu'un violent haut le cœur me prit.
"Viens, on redescend, finit-elle par dire.
_Volontiers..."
Avec l'agilité d'un félin, elle regagna la partie "sans danger" du toit. Je la rejoignis après un effort surhumain pour ne pas regarder en bas.


 Ensemble, nous descendîmes jusqu'à atteindre le sol de la cours. Elle s'adossa contre un mur, puis joignit les extrémités de ses doigts. Elle pencha légèrement la tête sur le côté et esquissa un petit sourire.
"C'est bien que tu sois monté malgré ton vertige.
_Ah... On risque rien j'espère avec les profs?"
Elle secoua la tête.
"Ils ne peuvent pas nous voir."


 Son regard s'éclaira soudain, comme si une idée venait de lui traverser l'esprit.
"C'est ça! Je voulais te parler de notre passage en classe!
_Oh, je t'écoute!"
Elle écarta ses deux mains et je ne pus m'empêcher de sourire à mon tour. Elle accompagnait toujours ses paroles de gestes plus ou moins amples. Je trouvais ça amusant et mignon à la fois. 
"Ça te dirait qu'on s'habille de manière un peu plus... théâtrale que d'habitude?
_C'est à dire?"


 Elle glissa les bras le long de son corps et releva les mains.
"Je veux dire, mettre des semblants de costume! Par exemple, j'ai deux robes qui pourraient faire l'affaire, dont une avec des volants plutôt jolie mais peut-être pas tellement dans le contexte."
Ainsi, elle mimait les volants...
"Et l'autre?
_L'autre est plus simple et d'un style plus romantique, d'une couleur très belle. Elle tire entre le rouge et le bordeaux!"


"Tu me conseillerais de prendre laquelle?
_La deuxième.
_Parfait. Et toi? Tu penses te costumer?"
Je me mordis la lèvre inférieure, réfléchissant à une éventuelle possession d'un quelconque costume pouvant convenir. 
"Je crois que j'ai ce qu'il faut.
_Génial! Bon, on va réviser?"

samedi 19 octobre 2013

Vertige

Cela faisait trois jours que nous répétions Ashley et moi. Nos textes respectifs étaient déjà su par cœur, mais nous étions deux perfectionnistes. Tous les jours, nous faisions en sorte de passer au minimum une heure à travailler notre prestation. Sauf que cette fois, alors que nous nous étions donné rendez-vous au CDI, je fus surpris de ne pas l'y trouver. La dame s'occupant du lieu accourut vers moi avec un petit sourire et me tendit un morceau de papier plié en quatre. La remerciant, je m'empressai de l'examiner. "Rejoins moi au deuxième bâtiment. Ashley." Évidemment, je m'y rendis sans tarder.


Un frissons me parcourut lorsque je la vis tranquillement percher sur le toit du dixit bâtiment. Je déglutis péniblement en essayant d'effacer mon malaise.
"A-Ashley?"


Elle broncha légèrement, comme brusquement tirée d'un rêve. Je l'entendis pousser un soupir me serrant le cœur. 
"Monte Henry!
_Mais je... j'ai le vertige..."
Elle eut un tout petit rire.
"Fais moi confiance, c'est fantastique!"


J'inspirai profondément, me concentrant sur le moindre de mes gestes. Comment faisait-elle pour s'aventurer si haut, qui plus est sur des tuiles en pente, et rester de marbre?! M'installant  à ses côtés, je réalisai que je tremblais comme une feuille. Je devais être ridicule...
"Ferme les yeux.
_Je...
_Essayes s'il te plaît..."
Son ton était doux, encourageant. De ce fait, j'obéis, avec tout de même un peu de réticence.


J'entendis un son léger de frottement. Je devinai qu'elle faisait glisser ses doigts sur les tuiles, mais ne m'attendis pas à les sentir étreindre les miens. Mon souffle se coupa. 
"Écoutes les bruits qui t'entourent... Ça fait un bien fou."
Le seul qui me parvenait était celui des violents battements de mon cœur qui faisaient palpiter mes tempes, mais, lentement, je me laissais envahir par un sentiment de paix intense. Elle poussa un nouveau soupir et serra son emprise sur mes doigts.

Sa peau était si douce et chaude...   



lundi 30 septembre 2013

Scène trois acte cinq

Une fois entré dans le CDI à l'heure convenue, après le repas que nous avions partagé ensemble, j'aperçus presque tout de suite Ashley, assise sur la banquette du fond réservée au coin lecture. Elle leva le bras et me salua, m'invitant à la rejoindre, ce que je fis presque en courant.


"Tu aimes le théâtre tant que ça?" plaisanta t-elle.
J'eus un rire gêné et je rougis presque aussitôt.


"Assieds toi, j'ai déjà tout prévu.
_Si je me mettais face à toi, je pense que ce serait mieux pour échanger les répliques!"


"Tu as raison, prends une chaise alors!"
Avec la permission de la surveillante du CDI, je pris une chaise à l'une des tables du coin travail, et la plaça face à elle. Elle tira son sac vers elle puis saisit un calepin dont la première page était saturée de texte.


"J'ai sélectionné quelques passages que j'aime bien, et qui se jouent à deux évidemment!"
Je hochai la tête, mais ce fut inutile car elle ne quittait pas ses notes des yeux.


"Donc évidemment, il y a la première scène, mais je devrai jouer le rôle d'un garçon... Puis il y a l'acte cinq scène trois, avec Agnès et Horace et..."
Moment de solitude dans mon propre esprit.


J'entendais qu'elle continuait de parler, mais je ne percevais plus rien d'intelligible, toutes mes pensées rivées sur ces deux petits noms... Horace et Agnès, le joli couple de cette pièce. Cette scène, si mes souvenirs ne me trahissaient pas, contenait un bel échange de mots d'amours... Même s'il ne s'agissait que d'un texte, ça signifiait assez pour moi pour me faire stresser.


Elle retourna son calepin d'un mouvement souple du poignet. En suivant celui-ci, mon regard s'arrêta sur ses jambes fines. Je m'empressai de détourner le regard, pour ne pas paraître pervers.


"Tu en penses quoi? On fait la scène trois acte cinq? A moins que tu aies une proposition!
_Ah ben euh... Non."
Elle esquissa un petit sourire et pencha la tête sur le côté.


"Je sens que ça va être génial!"
Elle faillit porter sa main à ses cheveux, mais la fit dériver jusqu'à son épaule.
"On commence à apprendre?"
Ne me regarde pas comme ça...

vendredi 30 août 2013

Le théâtre

"J'ai affiché au fond de la classe la liste des binômes pour le passage au choix à réciter de L'école des femmes. Vous avez la semaine pour vous préparer." nous annonça madame Poitrasson, la prof de français.
Un long soupir ponctua sa déclaration.
  
Lorsque la sonnerie retentit, tout le monde se précipita vers les listes, moi y compris. Deux élèves se frappèrent dans la main, surement binômes et satisfaits de ce choix. Je parcourus la liste des yeux à mon tour, guettant mon nom. 


Mon cœur manqua un battement. J'étais avec Ashley. Un sourire béat vint se coller sur mon visage, me donnant un air profondément débile. Tournant la tête, je l'aperçus non loin, sur le point de sortir de la classe.


"Hey, Ashley!" m’exclamai-je d'une voix un peu rauque.
Elle s'arrêta net en entendant son nom, puis pivota.


"Ah, salut Henry! Je te pensais sorti.
_Non non! Comme tu peux le voir!"
J'étais tout enjoué, elle devait me prendre pour un dingue. 


"J'espère que ça ne te dérange pas d'être mon binôme... Je ne suis pas très bonne en théâtre."
Elle plaisantait ou quoi? Peu importait son niveau, seule sa présence comptait pour moi! Mais elle ne le savait pas, évidemment...
"Ah, euh, ben non..."


"Tant mieux! Je te promets de me donner à fond! Paraît-il que tu es excellent en comédie!
_Qui... qui a dit ça?"
Je me sentis rougir.


Elle glissa sa main dans ses cheveux, tout en délicatesse.
"J'ai entendu Elena le dire à sa partenaire. Tu pourras me donner des astuces du coup!"


Je ne parvenais pas à détacher mon regard de ses lèvres et de ses doigts caressant ses cheveux blonds-châtain. Je me mordis la lèvre inférieure.
"Ah! Ce fichu tic!" grommela t-elle, me tirant de ma rêverie.


Elle retira violemment sa main.
"Pardon, j'ai horreur de me mettre la main dans les cheveux, ça devient un tic! 
_Y a pas de mal..." murmurai-je.


"Rendez-vous au CDI tout à l'heure? C'est mieux que dehors pour choisir le passage à réciter. On pourra même commencer à l'apprendre.
_Bonne idée! On mange même ensemble si tu veux?"
Dis oui, dis oui! Dis OUI!


"Pourquoi pas? Bon, il est temps d'y aller, on va être en retard!"
YES! Dieu et madame Poitrasson soient loués!

mardi 27 août 2013

Quelqu'un d'invisible

L'autre jour, quand tout le monde s’abrita sous le préau parce qu’il faisait très chaud et que seul son ombre parvenait à nous rafraîchir, Ashley fut la seule à partir s'asseoir sur un banc. On aurait dit qu'elle attendait ce jour avec impatience, car elle s'y précipita presque, vers ce banc.


Elle s'installa tranquillement, prenant ses aises, puis détendit ses doigts, à la façon des pianistes avant d'entamer une prestation.


D'un simple regard, elle semblait défier quiconque de la déranger. Ce n'était pas vraiment une menace, juste une sorte de mise en garde, car elle n'aurait fait de mal à personne. Elle avait juste besoin de rester seule ce jour là.


Elle glissa sa main droite dans ses cheveux et la retira toute en douceur, avec une timidité enfantine qui la rendait vraiment mignonne (elle avait peur que ce geste devienne un tic, m'avoua t-elle plus tard).


Elle laissa tomber son autre main de l'accoudoir de fer forgé du banc, puis elle attendit. Qui ou quoi? Je ne savais pas encore.


Et soudain, elle tourna la tête vers le vide à ses côtés, comme si quelqu'un venait d'arriver, et ses lèvres remuèrent. Pas longtemps, mais assez pour former une courte phrase, ou quelques mots, que je ne parvins pas à déchiffrer.


Elle recommença. J'essayai de m'approcher un peu plus pour entendre ce qu'elle disait, sans trop exagérer, en restant à une certaine distance pour ne pas paraître indiscret. Mais je n'entendis rien.


Elle fit glisser sa main sur les planches du banc, tout en délicatesse, comme ayant peur de faire fuir ce qui venait d'arriver. A ce moment, mon cœur se serra, car j'eus l'impression que quelqu'un se trouvait réellement à ses côtés, et qu'elle essayait de le toucher, sans oser y croire.

jeudi 22 août 2013

Les jours de vent

Les jours de vent, Ashley avait l'habitude de partir tout au fond de la cour, et de se murer dans un silence des plus complet. Tête baissée, elle ne regardait personne, ne bougeait plus. Elle respirait tout doucement...


Ses cheveux blonds se balançant au gré du vent constituaient le seul mouvement visible. Elle restait parfaitement immobile, les yeux tantôt clos, tantôt ouverts et fixant un point dans le vide.


Parfois, un mince sourire étirait ses lèvres. Mais elle n'esquissait toujours aucun mouvement, et ses cheveux poursuivaient leur valse avec la brise.


Ces jours là, je la regardais, l'observais plus attentivement tapis derrière le grand platane de la cour. Mais je n'osais pas vraiment l'approcher, tant son côté mystique était accentué en ces conditions.


A la voir, on aurait pu penser qu'elle pouvait rester comme cela des heures durant. Mais cet état ne durait que quelques minutes, dix tout au plus, et s'achevait malheureusement toujours de la même manière.


Une première larme roulait sur l'une de ses joues après cinq bonnes minutes d'immobilité totale. Elle s'empressait de l'écraser avant qu'elle n'atteigne son menton.

Et cela continuait jusqu'à ce que la sonnerie retentisse. Elle essuyait larme après larme. Personne n'osait aller lui demander pourquoi elle pleurait. Personne ne s'approchait d'elle pour la consoler. Même pas moi...